21 octobre 2007

Le supercharmé

Humanité venait toujours très tôt faire ses courses au supercharmé. Il aimait voir tous ces petits vieux alignés devant l'entrée  du magasin, empoignant leur caddie comme s'ils étaient équipés de vitesses, vous savez, comme les poignées des motos. Leur front était plissé. Ce n'était pas la vieillesse, oh ça non. Il leur importait surtout que le rayon fut plein de sucre et d'huile à leur arrivée, de peur de manquer. Il fallait donc qu'ils arrivent les premiers.

Humanité les laissait toujours partir devant, sauf qu'il ne fallait pas trop qu'il traîne. Même si on était samedi, il n'avait pas de temps à perdre. Mais au moins le supercharmé lui faisait gagner du temps. Avant, il se traînait, se traînait, dans cette foule grouillante du marché, devant parcourir toute une cette place à pieds pour ses produits frais. Et ensuite ce n'était pas fini. Il fallait qu'il complète, qu'il aille de boutique en boutique, épicier, quincailler, horloger, boulanger, c'était pas le pied.

Mais le supercharmé, c'était trop bien. Il pouvait courir entre les rayons, en propulsant son caddie dans les chevilles des vieilles dames parfois, en bloquant le passage à une mère de famille qui avait le culot de le bloquer lui dans tous les rayons, sous prétexte qu'elle subissait la boulimie de remplissage de chariot de ses sales mioches.

Et puis on trouvait de tout. On pouvait manger varié et équilibré : des pâtes, des patates, de la semoule, du riz, de la purée en poudre, des frites congelées, des tortillas, des galettes, des pitas. On trouvait toujours des fruits et légumes de saison de l'autre bout du globe en promotion : le voyage pour les légumes, l'exotisme pour le consommateur. Et puis il y avait des cacahuettes. Celles qu'Humanité préférait, c'était les cacahuettes avec la coque. Et ça depuis qu'il avait eu une discussion avec son banquier.

- Monsieur Humanité, j'ai un contrat en or à vous proposer. Un emprunt qui résoudra tous vos problèmes.
- Ah oui et il faut que je mette quoi en caution ? Un rein, une côte ?
- Rien de tout cela. Il faut juste que vous acceptiez quelques petits aménagements dans votre maison.
- Ecoutez, je n'ai plus de place pour une seule machine à coudre dans mon garage.
- Non, ce n'est pas cela. Nous voudrions vous offrir le sanibroyeur gps dernière génération. Il compte la quantité de matière sèche que vous, hum, disons, hum, évacuez.
- Et c'est tout ?
- Non. Il faudra que vous produisiez le maximum de matière sèche. Plus vous en produirez chaque jour, plus votre taux de remboursement sera bas.
- Et comment je fais pour manger de la matière sèche ?
- Mangez des fibres.

Et voilà comment Humanité commença à manger les cacahuettes avec la coque. Mais les cacahuettes avaient mille vertus. Il avait remarqué qu'en enduisant ses bras de beurre de cacahuettes, il leur évitait de rétrécir. L'idée lui était venue un jour où son patron l'avait persuadé de travailler sans être payé, juste "pour la beauté du geste", comme il disait en rigolant. Comme ce jour là il n'avait pas le temps de manger à la cafétéria, il avait pioché dans le pot de beurre de cacahuettes. Et ses doigts, déséchés par le travail sur les machines, avait comme par miracle regonflé un peu. Depuis, il faisait son beurre de cacahuettes lui même. Comme ça, il pouvait réduire son taux de remboursement.

A propos du taux de remboursement, Humanité exagérait un peu. Il récupérait le gazon qu'il récoltait du bac de sa tondeuse pour en remplir ses toilettes. Parfois, ça les bouchait pendant trois jours, mais le taux en valait la chandelle.

En arrivant à la caisse, il se félicitait toujours de préférer le supercharmé aux petits commerces, parce qu'il perdait moins de temps à se laisser rabattre les oreilles par ces commerçants oisifs qui passaient leur temps à commenter la météo. A la place, il avait une chance (sur vingt parce qu'il y avait vingt caisses) de tomber sur la caissière ultrarapide et sexy qu'il quittait presque à regrets au bout seulement de cinq minutes. Mais ce n'était pas pour aujourd'hui. Là c'était un mec (beurk beurk, on l'appelle comment, un caissière ?), sûrement un stagiaire, le fils de la patronne sans doute, un gros fainéant certainement. Ce benêt regardait avec patience une mémé compter ses pièces dans son porte-monnaie. De la patience ! Et puis quoi encore ? J'en ai moi de la patience ?

Après l'humiliation d'avoir perdu son temps, Humanité remplissait l'arrière de son 4X4 écologique au biogras. Il se félicitait de l'avoir acheté, comme ça il pouvait y mettre toutes ses courses. D'ailleurs, il fallait qu'il aille faire le plein.

Posté par bonneau_m à 23:24 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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