22 octobre 2007

Une nuit sans lune

Une petite chambre. Une petite chambre éclairée par une lumière condamnée à être tamisée par une vieille nuisette qui était tellement cramée que même une clodo n'en aurait pas voulu. Même pas une clodo foldingue. Une petite chambre qui avait connu plus de grandeur, mais une vente à la découpe en avait décidé autrement. Maintenant, l'ancienne porte d'entrée était devenue l'entrée d'un couloir. Un couloir qui menait à deux chambres. Ce qui se passait dans cette deuxième chambre, elle n'en savait rien. Elle ne connaissait que cette chambre, louée grâce au concours de l'assistante sociale. La garce celle là ! Toujours à se mêler des affaires des autres, à savoir mieux que les autres de quoi ils ont besoin. Elle avait toujours eu une vie facile, elle !

La porte de la chambre d'à côté. Quand elle rentrait, sur les coups de cinq heures, seule, elle n'osait pas allumer la lumière du couloir, de peur de déclencher la colère de cette obscurité inquiétante qui dépassait de sous cette porte. Ce qu'elle entendait à travers les murs, les cris comme les rires, tout, elle le prenait comme un avertissement à ne pas se mêler de ces affaires là.

Finalement, c'était ses clients qui lui permettaient de dépasser cette peur. Avec eux, elle ne craignait pas d'appuyer sur le bouton, de conjurer l'obscurité par ses rires et de combler le silence par la lumière. Mais jamais l'inverse. Ses clients, ses amis, elle satisfaisait leur vice, si souvent si simple, malgré leurs airs de réinventer le sexe, et eux satisfaisaient tous ses vices, ses vices à elles si capricieux qu'elle était parfois incapable de reconnaître de quoi elle avait vraiment envie. Parfois ils lui refilaient un truc, en prime, mais comme elle était partageuse, elle s'en foutait. "Qu'ils se démerdent entre eux. Quand ils seront propres, je serai propre."

Ce soir elle avait fait relâche. Elle le regretterait demain, quand Il le saurait. Mais ce soir elle s'en fichait. "Une nuit sans lune, une nuit sans sexe, peut être que c'est pour cette fois", espéra-t-elle. Elle ouvrit le tiroir de gauche de sa coiffeuse, celui qu'elle ouvrait le moins. Elle en sortit un joli cahier rose, un cahier qu'elle avait su préserver toutes ces années de la Souillure, le seul vestige de sa pureté. Elle sortit de son sac un bic tout bouffé à l'extrémité, et commença à écrire.

"Mon cher petit,"
Non, ça va le braquer. Et une page, une.
"Humanité,

Tu ne te rappelles pas de moi, mais tu m'as bien connu, quand tu étais tout petit. Tes papas..."
Merde, c'est vrai qu'il ne sait pas, ça non plus. Bon je déchire et je refais vite.
"Humanité,

Tu ne ... gna gna gna, quand tu étais tout petit. Ton papa et moi, on se connaissait bien, et on a parfois fait des balades ensemble, au parc et au zoo. Je t'ai appris le nom des animaux, et des plantes aussi. Tu adorais ça.

Mais un jour, j'ai eu une dispute idiote avec ton papa. On ne s'est pas compris, et comme tu étais petit, tu n'as pas dû comprendre. Mais tu n'y étais pour rien. Moi non plus. Lui non plus. Mais comme j'ai de bons souvenirs des instants passés avec toi, j'aimerais qu'on se revoie. Je suis très malade, et tu es mon seul..."
Non, je n'ai pas à lui faire subir ça.
"Humanité,

Bla bla bla ... J'aimerais qu'on se revoit"
Putain ! J'ai fait une faute ! Merde !
"Humanité,"

Elle savait qu'elle avait dépassé le peu de temps de lucidité que son cerveau lui accordait. Déjà les boules de papier rageusement jetées dans la corbeille ne l'intéressaient plus. Déjà le tiroir de gauche était refermé, et celui du milieu s'était ouvert. Tant qu'elle n'ouvrait pas celui de droite, elle ne le trahirait pas. Pas ce soir. Juste une gorgée et ça va aller mieux. Elle reprendra, elle en est sûre, elle le jure, la tâche qu'elle devait faire depuis des années. Mais c'est déjà oublié. Mais elle sait qu'elle a oublié quelque chose, et un vide affreux l'envahit. Une gorgée ne suffira pas. Ça ne va pas assez profond. Il lui faut absolument ouvrir le tiroir de droite.

Des vibrations traversaient le mur. Des rires d'enfant, joyeux, heureux, terrorisaient cette pauvre femme à quatre pattes sur le sol, gerbant son âme, un élastique gisant au sol. Étaient-ils dans sa tête, ces rires, ou dans la chambre d'à côté ? Quelle importance ? Quelle importance de quoi ? Quoi ? Rien. Rien. Le néant.

Posté par bonneau_m à 22:48 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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