02 novembre 2007

Corpore sano

Humanité pose son pull dans le casier, découvrant son original tee-shirt blanc uni. Il ferme son casier.

- "Salut Humanité, ça va ? Ça faisait un moment qu'on ne t'avait pas vu.
- Salut, oui, ben, avec le boulot, tout ça...
- Oui c'est sûr. Mais bon, tu sais, il faut venir régulièrement si tu veux progresser.
- Je sais, je sais. Toute la semaine dernière on a été un peu charrette, mais là ce sera plus facile de me libérer avant huit heures.
- Mais tu sais, si tu veux prendre plus vite de la masse, tu peux prendre du complément.
- Ah ouais, tu prends des trucs toi ?
- Oui, du Musclor 2000. C'est naturel, c'est de la protéine de soja, j'ai pris 5cm de tour de bras, et 4cm de tour de poitrine en 4 semaines.
- Ben je sais pas trop. J'hésite encore.
- C'est comme tu le sens".

Humanité entre dans la vaste salle qui domine le centre commercial, avec ses immenses baies vitrées. Des machines impressionnantes sont à la disposition de toutes celles et ceux qui veulent transpirer pour purifier leur corps de toutes ces toxines et perdre leurs kilos en trop. Il y en a pour tous les goûts, des classiques bancs avec leurs haltères aux répliques modernes de la Vierge de Fer, laquelle ne faisait pas transpirer que de la sueur. Mais il faut toujours commencer par l'échauffement.

Après avoir salué quelques connaissances, Humanité s'assoit sur son équipement préféré, le pédalorameur. Il règle le programme sur 45 minutes, cale ses pieds dans les pédales puis agrippe les rames. C'est génial le pédalorameur. Ça permet de s'échauffer, de muscler à peu près tous les muscles, sauf les abdos, mais ce n'est pas grave, parce que ça fait trop mal de muscler les abdos.

Les cinq premières minutes sont les plus dures. Après, on se sent capable de traverser l'atlantique. C'est plus ou moins ce qu'Humanité a prévu avec le programme "rattrapage sévère" de la machine. Les bras qui rament en cadence, les jambes qui moulinent. Ces gestes lui font tout oublier. Il se sent comme dans une bulle. Il n'est plus question du stress du boulot, des soucis du quotidien. C'est comme s'il était vraiment en plein milieu de l'atlantique. Il a même le goût du sel sur les lèvres. Ce dont il est certain, c'est qu'il va bien dormir ce soir.

Le petit hic, Humanité ne sait pas pourquoi, c'est que ses jambes ne pédalent pas forcément aussi vite l'une que l'autre. Peut être que ses jambes n'ont pas la même longueur. N'empêche qu'il y en a une qui s'emballe parfois, et le pied se décroche de la pédale. Au final, comme l'autre garde un rythme régulier et ne décroche pas, le pédalier tourne à peu près régulièrement.

Au bout de trente minutes, le moniteur du pédalorameur le rappelle à l'ordre d'une voix suave :
- "Vous êtes en train de ralentir, veuillez maintenir le rythme". Humanité se croit obligé de lui répondre :
- "Mais non, enfin je n'y peux rien !"
Voilà ce que c'est de ne pas venir régulièrement, se dit-il. Il faut faire des efforts pour progresser. Humanité tente de faire correspondre sa vitesse à l'indicateur, mais ses muscles engourdis font la sourde oreille. Malgré lui, il ralentit. Il n'arrive plus à tenir la cadence. Ça l'étonne quand même un peu.

Un entraîneur passe dans son allée. Il ne le connaît pas, celui-là.
- "Vous fatiguez là, il vaut mieux vous arrêter et faire une petite pause.
- Oui, Huma, si tu n'en peux plus, ne force pas." croit bon de rajouter une autre rameuse avec laquelle il a juste bavardé deux ou trois fois. Elle lui plaît beaucoup, et c'est d'autant plus gênant. Il finit par décider de s'arrêter. Il s'assoit en travers de la machine malgré les "bips" insistants de celle-ci, et se frotte les jambes endolories. Il ramasse son tube de baleigel, à base de graisse de baleine naturelle, et commence à masser ses mollets et ses quadriceps. Au moins, il aura appris par la pratique où sont les quadriceps. Le gel est un peu froid au début, puis lui chauffe rapidement les jambes, lui procurant un  certain bien-être. Bon, les bras sont un peu durs, mais il ne reste plus beaucoup de baleigel, et c'est cher. Il suffira de s'enduire ce soir les bras de beurre de cacahuètes et le tour sera joué.

Son pote de casier, amateur de soja, s'installe à une machine proche et l'encourage.
- "En général c'est bon signe d'avoir un peu mal, ça veut dire qu'on progresse.
- Oui, alors je sens que j'ai bien progressé là.
- Tu sais, au bout d'un moment, on s'y fait à la douleur. Je dirais même que quand on la sent pas quand on s'entraîne, c'est pas normal. C'est qu'on s'entraîne mal ou pas assez. Ça marche bien ta crème là ? C'est quoi ? Du phoquagel ?
- Non, du baleigel.
- Ah, oui, ça fait bien ça aussi. Tu as déjà fini là ?
- Non, je vais faire quelques séries de développés-couché, et après j'y vais."

Humanité aime bien les gens, mais là, il n'a plus envie. Il s'éloigne vers le banc de musculation le plus éloigné de son ami pot de colle, de "Monsieur l'Entraîneur Je Sais Tout Mieux Que Tout Le Monde", de "Madame De Quoi Je Me Mêle". Il pose les poids habituels de chaque côté de la barre, plus deux de cinq kilos. Normalement, il aurait dû demander à l'entraîneur de l'assister, au dessus de lui, pour éviter un pépin. Mais quel pépin ? Un du genre "T'en as trop mis, enlève dix kilos de chaque côté" ? Ou bien "Le cours de gym pour enfants, c'est l'autre salle" ?  Il se met en position, tente de lever la barre. C'est lourd, très lourd. Il expire bruyamment. Allez, trois séries de dix. Une, deux, trois, quatre ...

La troisième série est un enfer. Il manque par deux fois de se prendre la barre chargée directement sur les pectoraux. Il se relève et se frotte le bras gauche. Il est tellement engourdi qu'il n'arrive plus à le sentir. Ce n'est pas normal. Il a trop forcé. La main tremble. Pourtant, il ne la sent pas trembler. "Allez," encourage-t-il son membre inanimé, "réveille-toi, tu ne vas pas te fâcher pour si peu".

D'un coup, sa main bouge, son poing se crispe, et s'écrase violemment sur son nez. Heureusement qu'il avait déjà été cassé, sinon c'était pour cette fois. Mais la main maudite ne s'arrête pas là. Elle griffe sa camarade de droite avec rage. "C'est pas possible !", Humanité n'y croit pas. Devant lui, ses mains se battent entre elles, comme deux coqs enragés, sans aucune sollicitation de sa part. Malgré les regards qui se braquent sur lui, il tente de raisonner ses mains, les menace, fait le coup du gros sourcil qui fait peur aux enfants, mais sans succès. Il perd le contrôle. Ses jambes tremblent à leur tour. "Mon Dieu, c'est en train de se répandre !". Il est en plein cauchemar. Il faut que ça cesse, tout de suite.

Humanité mord. Il mord à pleines dents son bras gauche. Il mord jusqu'au sang, qui s'écoule dès que les dents se retirent. Un sang noir, qui va forcément laisser des traces sur son tee-shirt blanc. Une fois accompli ce geste de pure folie, il retrouve ses esprits et l'usage de ses muscles. Des regards effrayés et courroucés tentent de le transpercer, à travers la jungle de cadres métalliques, de poids et de poulies. Mais c'est le regard qu'il se porte à lui-même, de l'intérieur, qui le terrorise le plus. "Il fallait que je le fasse", se répète-t-il. "Il fallait que je le fasse". Maintenant, il a mal.

Il sort un mouchoir de sa poche, un mouchoir blanc, et le pose sur la morsure, dessinant une tache sur le mouchoir. Il désinfectera à la maison. Tout son corps est mal à l'aise, il est un peu engourdi de partout, même des abdos, qui n'ont pourtant pas travaillé. Il rase les murs silencieusement, au lieu de couper à travers les machines. Mais comme ça rallonge son trajet vers les vestiaires, ça ne fait que donner du temps aux gens pour murmurer des choses. Des choses certainement désagréables à entendre. Il ne prend pas de douche, attrape son pull et son sac. Il s'échappe de ce lieu étouffant en clopinant, dans une démarche saccadée, comme un robot.

Il a besoin de se consoler devant un bon repas. Le MacDo est à cent mètres. Mais il est crevé, il en a marre. Et surtout, il n'a envie de voir personne. Il monte dans son 4x4 rutilant, et démarre le moteur débordant de chevaux. Le ronronnement le rassure. Prenant un peigne dans la boite à gants, il remet de l'ordre dans ses cheveux.

Devant le micro du MacDrive, Humanité a retrouvé sa verve :
- "Un 280, un chiken, des nuggets, un big mac et un menu bacon.
- Vous prenez quoi comme boisson avec votre menu ?
- Un coca. Je veux aussi de la mayonnaise.
- Et du Ketchup ?
- Oui, du ketchup aussi.
- Voulez-vous un dessert ?
- Non, ça devrait aller, là."

Une fois embarquée la palette de baume au coeur, Humanité tâtonne dans les sac et découvre un intrus. Dans toute cette masse de graisse chaude, un petit récipient froid. Un sundae sans doute. Il devait être pour le client suivant. Tant pis pour lui.

Posté par bonneau_m à 01:13 - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires sur Corpore sano

Nouveau commentaire