25 octobre 2007

Chez Mimile

Humanité gara son 4x4 biogras dernier modèle sur une place handicapé, c'était la dernière place disponible à moins de dix mètres de chez Mimile. La place était large, et comme il voulait occuper tout l'espace, il s'était garé de travers. "Au moins ce sera plus facile de sortir", se justifia-t-il intérieurement.

"-Salut Mimile ! Salut les gars !
-Salut Humanité ! Tu viens taper le carton ?
-Nanan j'ai pas le temps. Mimile, un ballon de rouge et mon petit boursogratgrat
-Salut ! Pas de problème, comme d'habitude.
-Et puis je voudrais un paquet de gitanes maïs
-Un paquet entier ? T'es au courant des nouvelles lois ?
-Quoi ? J'ai pu le droit de fumer chez toi ? C'est ça ?
-Non, lis la pancarte, sous le comptoir à tabac"

En effet, sous le comptoir à tabac, qui recyclait, tête en bas, une bonne douzaine de chewing gums, une pancarte toute neuve affichait les nouvelles dispositions établies par la dernière technocratie au pouvoir. On pouvait y lire le texte suivant :

Article quarante douze bis alinéa quatre : Les débits de tabac sont tenus de disposer d'un local clos et de taille appropriée, permettant aux tabacoliques d'assouvir leur vice. En outre, il ne sera pas toléré que les susdits tabacoliques quitassent l'établissement en possession d'une seule cigarette. Par conséquent, il est de la responsabilité du débitant de faire consommer aux sussusdits tabacoliques la totalité des cigarettes qu'ils auront achetées.

Mimile tendit le doigt vers une espèce de boite en plastoc transparent, bien planquée au fond de la salle, dans un recoin à l'abri des regards. "Non, ce n'est quand même pas ça !", se dit-il. Il y avait tout juste assez de place pour une chaise de jardin et un cendrier. Une sorte de cage à singe. Un singe amateur de gitanes maïs, en plus. Et le singe c'était lui. En ouvrant la porte en plexi, une odeur de cancer du poumon faillit le tuer net.

"- Tu veux du brise ? lui demanda Mimile, plein de compassion.
- Ah ça non, déjà que je vais puer le fénec en sortant, je ne vais pas en plus sentir comme tes chiottes
- Comme tu veux."

Alors qu'il parlait à Mimile, quelque chose rebondit sur une paroi de la cage. Il aurait juré que c'était une cacahuette.

"- Les gars ça va, hein ! Vous rigolerez moins quand ce sera votre tour !

...

- Allez Huma, plus que deux !"

Humanité n'avait jamais autant fumé en si peu de temps. Mais il fallait les fumer toutes, jusqu'au bout, c'était la loi. Il eut une pensée émue pour ses frères de galère, jambons, saucisses et autres saumons. Mimile n'en avait pas installé au plafond de la cage, du moins pas encore.

C'est un Humanité crasseux, solitaire et puant, qui quitta sa cage, tête baissée, pour ne pas trop souffrir des railleries de ses potes. "Il faudrait peut être que j'arrête, un jour. Mais pas aujourd'hui."

Mimile lui servit son ballon de rouge du matin, et crut bon d'ajouter "Faudra que tu le finisses" avant de se remettre à rigoler dans sa barbe. Il y a des fois, il est gonflant, Mimile.

Humanité trouva un goût infâme à son vin, mais il ne dit rien. Il avait accompagné Mimile chez le producteur, et c'est lui qui lui avait conseillé cette piquette de compète. Non, il savait pourquoi. Déjà, une gitane maïs avait le pouvoir de transformer le goût d'une bière en lisier, alors il imaginait très bien ce qu'un paquet pouvait faire à un ballon de rouge. Du fiel, c'était du fiel.

La fin de son calvaire, c'était, ce serait sans aucun doute le boursogratgrat. Il avait fait de son jeu de hasard favori une cérémonie du matin, une véritable institution. Les symboles gagnants, il les connaissait par coeur. Un "S" barré, un "E" barré, et un "Y" barré. S'il avait les trois en même temps, c'était le jackpot ! Il n'aurait plus besoin de bosser, il pourrait passer sa vie en Airbus A380 à survoler le monde et à visiter tous les MacDo de la Terre pour parfaire son éducation gastronomique. Une vie de rêve, en quelque sorte. Cette vie était à sa portée. Première case, avec une piécette. Ah, il était dur à gratter, il était certainement gagnant (la compagnie de jeu comptait sur cette astuce pour que les joueurs, énervés par la résistance de la case, rendent celle-ci illisible, réduisant du coup à néant le précieux sésame pour une vie de rêve).

Un "S" barré ! Son coeur se mit à jouer de la musique techno. Le bonheur était à portée de ses doigts ! Deuxième case, il faillit pousser un cri. "Non, il ne faut pas que ça se voit, sinon je devrai payer une tournée." Un "E" barré. Serait-ce dans l'ordre, en plus ? Le super bonus multiplicateur ? Il suffisait d'un tout petit "Y" barré, ou même un deuxième "S", et sa fortune était faite. Il se sentait comme ces grands acteurs, énervés sur leur chaise, ne rêvant qu'une chose : qu'un acteur à la mode mais ennuyeux prononce leur nom intelligiblement dans un micro, déclenchant une "Standing Ovation", avec un discours de remerciement à la clé.

Un "K" ! Un misérable "K", comme "Kopec", comme "des Klous", comme "Ke dalle" ! La troisième case l'avait achevé. Il avait perdu une fortune formidable en une seconde et demi. Ruiné ! Il était ruiné ! Une lueur d'espoir apparut dans ses yeux. "Un autre, il m'en faut un autre, pour effacer cette cuisante poisse qui me va me pousser à passer une sale journée."

Il leva les yeux en direction du comptoir à jeux. Un être maléfique, venu tout droit de l'Enfer, entouré d'une aura de flammes, Humanité cherchait d'ailleurs les sabots du regard, demandait d'une voix trompeusement enfantine :

"-Meussieu, ze peu avoir le boursogratgrat, C'est pour mon papi !
-Mais bien sûr ma petite chérie. Tu as de la chance, c'est le dernier.
-Ze peu avoir un kindère ? Mon papi il a dit que ze peux, avec la monnaie.
-Mais bien sûr ma pitchoune. Qu'elle est mignonne cette petite. Elle me fait penser à ma nièce. Avec son petit neuneu dans les cheveux !
-Cé pas un neuneu cé un neu !
-Mais oui, c'est un noeud. Tiens ton gratgrat et ton Kinder. Dis bien le bonjour à ton papi."

Humanité fut tenté de suivre ce monstre assoiffé de sang, pour lui reprendre, de plein droit, le passeport pour la tranquillité qu'il convoitait tant. Mais il était civilisé, ça ne se faisait pas.

Le calvaire n'était pas terminé. Non, ça aurait été trop beau que les malheurs d'Humanité s'arrêtent là. Le Diable en personne revenait de l'Enfer, et pour chercher son âme, cette fois-ci, pour de bon.

"- Meussieu, mon papi il a dit qu'il avait gagné le Zac pote.
- Ah oui ? Il y a quoi d'écrit sur tes cases ? demanda Mimile.
- Esse euh igrèque. Ca veut dire quoi, esse euh igrèque ?
- Oh mon dieu ! Ma petite, c'est formidable ! Ca veut dire que ton papi va devenir très riche ! Dis lui de venir tout de suite !
- Papi il a dit qu'il arrive, son fauteuil roulant avance pas vite, il fait tout le temps couic couic
- Ah ben riche comme il est, maintenant, il va pouvoir y mettre des fusées, à son fauteuil roulant."
"- Saloperie de grabataire ! Et ordure de gamine !", jura Humanité."Moi je te l'aurais foutu au fin fond d'une pension, au lieu de lui faire acheter des jeux de hasard. C'est pas légal ça, qu'une gamine achète un jeu. C'est moi qui aurais dû l'acheter, ce ticket ! Je vais appeler mon avocat, ça ne va pas se passer comme ça !"

Un de ses potes lui asséna une réplique qui valait tous les regards réprobateurs de l'assemblée, et qui le calma aussitôt :

"Si t'étais pas assez con pour te taper un paquet entier de clopes et de boire ton picrate, tu l'aurais acheté avant elle, ton ticket. Et pourquoi tu l'as pas acheté plus tôt, quand tu as vu qu'il en restait plus que deux ? Va te calmer au lieu de dire des conneries comme ça. Le jeu, c'est qu'un jeu."

Humanité claqua la porte du troquet et rejoignit, silencieux, son 4x4, sur le parebrise duquel avaient fleuri moults autographes de la Maréchaussée.

Posté par bonneau_m à 18:44 - Commentaires [0] - Permalien [#]


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